Ces conférences passent toujours trop rapidement. Ce sont de véritables tourbillons dans lesquels nous nous trouvons bombardés d’expériences, d’informations et de rencontres. Il faut généralement plusieurs mois, sinon des années, avant de pouvoir digérer tout cela. Ce n’est pas pour rien que l’IUFRO ne tient ces rencontres qu’une fois aux cinq ans. Il serait futile de tenter de résumer un tel événement. Mais c’est fichtrement tentant… Alors voici donc le modeste bilan d’un non-forestier qui a passé la semaine à butiner de session thématique en session thématique.
Dans l’introduction à ce blog j’avais annoncé à la blague que je me tiendrais loin des séances traitant de phytopathologie. Finalement, cela n’a pas été trop difficile, compte tenu du fait que les forestiers aussi (du moins dans cette conférence) semblent aussi vouloir s’en tenir loin. Je croyais avoir de la difficulté à trouver suffisamment de séances d’intérêt pour quelqu’un en sciences sociales, mais ça a été tout le contraire. Les forestiers me semblent prendre très au sérieux l’importance des forêts pour les communautés. De la foresterie communautaire à l’importance des questions forestières dans les grandes conférences mondiales sur le changement climatique (comme celle de Cancún qui s’en vient), les interactions entre la forêt et la société semblent au cœur des préoccupations des chercheurs en sciences forestières. Ici, je ne parle pas de vagues liens entre « forêts et sociétés », qui peuvent vouloir dire n’importe quoi, mais plutôt de l’application systématique de méthodes des sciences sociales à la forêt définie et comprise comme un fait social. Bien sûr, comme c’est le cas avec les « désagrégateurs » de culture dont j’ai parlé dans mon dernier texte, certaines de ces applications peuvent être controversées. Mais pour moi c’est là un bon signe : un signe que les sciences naturelles et les sciences sociales développent ici un langage commun. Ce langage, du moins dans le contexte de ce congrès, est passablement anthropocentrique : en bout de ligne, les forêts sont aménagées par les humains et pour les humains. C’est une position que certains considèrent critiquable, mais qui ne heurte aucunement mes sensibilités anthropologiques. Plus nous en apprenons sur les interactions entre les humains et la forêt, plus nous nous rendons compte de notre longue histoire de transformation active des écosystèmes forestiers… et de notre longue histoire d’adaptation aux environnements changeants.
Cette idée d’adaptation est revenue à plusieurs reprises lors de la conférence, notamment en lien avec les changements climatiques. Généralement, elle était abordée sous l’angle de la mitigation des effets néfastes du réchauffement planétaire. Il a été beaucoup question de la manière dont la reforestation peut à la fois contribuer à ralentir ce réchauffement (en créant des puits de carbone, par exemple) et comment elle joue un rôle dans le contrôle des effets du réchauffement lui-même (comme en mitigeant les inondations dans les régions à risque). Comme ma propre discipline, les sciences forestières semblent en mode d’identification et de résolution de problèmes lorsqu’il est question de changements climatiques. Des millions d’humains voient présentement leur environnement se dégrader considérablement. Il s’assèche, se désertifie ou, comme pour ces communautés côtières inuit construites sur ce qui était encore du pergélisol il n’y a pas si longtemps, s’effondre dans les eaux de l’océan arctique. La notion d’adaptation, partagée par les sciences naturelles et l’anthropologie, est ancienne tant pour les premières que pour la seconde. Mais à en juger par les contributions à cette conférence, elle fera vraisemblablement un retour en force dans notre manière de comprendre les rapports entre les communautés humaines et leur environnement dans les années qui viennent.
Comme Darwin nous l’a montré, parler d’adaptation nous demande d’adopter une perspective historique. À mon grand plaisir, j’ai pu constater que plusieurs forestiers n’ont pas peur de parler du futur dans leurs recherches. Les sciences sociales sont plus timides sur cette question aujourd’hui, et c’est notre perte. Pour ce qui est de parler du passé, par contre, il reste encore du chemin à faire dans les sciences forestières. Sur le millier de présentations par affiches exposées dans le grand hall de la conférence je n’ai réussi à n’en identifier qu’une seule qui utilisait explicitement des archives dans sa méthodologie (il s’agit d’une étude de la variation de la distribution de la biomasse et des essences forestières en France entre 1920 et 2009). Je n’ai évidemment pas pu lire en détail toutes les affiches. Mais il ne semble pas exagéré de dire que les archives forestières sont sous-utilisées dans la recherche telle que représentée à la conférence de l’IUFRO. Les archives sont un outil essentiel pour introduire une profondeur historique dans notre compréhension des possibilités et des stratégies d’adaptation humaine aux stresseurs sociaux et environnementaux. Si l’adaptation des communautés humaines à leurs environnements forestiers changeants est pour demeurer un thème incontournable dans les années à venir, il est évident que les forestiers devront développer une capacité plus grande à tirer des leçons du passé.
Pour terminer, j’aimerais remercier Patrick Blanchet. Non seulement a-t-il eu l’idée de ce blog, mais il est également responsable de l’ensemble de sa réalisation technique, de la création du site à sa mise à jour quotidienne. Il ne me restait plus qu’à taper sur un clavier et tenter de produire des photos qui ne soient pas trop floues. J’encourage fortement les membres de la SHFQ qui participeront à des conférences à tenter l’expérience que nous avons faite avec ce blog. Je ne cacherai pas que certains des textes que vous avez lus ont dû être rédigés aux petites heures du matin après une longue journée. Les conférences ne nous laissent jamais guère de temps pour de telles choses. Mais les bénéfices compensent largement le petit effort supplémentaire qu’à demandé ce blog. Il devient rapidement un lieu où s’articulent et se conservent des réflexions qui se seraient autrement envolées avec les conversations qui les ont faites naître. Alors, un peu de courage et… au plaisir de vous lire!
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